Libres de soigner

Manifeste pour la pharmacie communautaire au Québec
I.

Il existe au Québec un lieu où n'importe qui peut entrer sans rendez-vous, parler à un professionnel de la santé, et repartir avec une réponse. Ce lieu s'appelle une pharmacie communautaire. Il en reste environ 1 900.

Ce lieu n'a pas été construit par l'État. Il a été construit par des individus qui ont investi leur capital, leur compétence et leur réputation dans un quartier, pour une population, à leurs propres risques. C'est un des rares succès du système de santé québécois. Précisément parce qu'il est privé.

Ce lieu est en train de mourir. Pas d'un seul coup. Lentement. Sous le poids de décisions prises à distance.

Ce texte s'adresse à ceux qui soignent, à ceux qui sont soignés, et à ceux qui légifèrent sans connaître ni les uns ni les autres.

II.

Ce que nous tenons pour vrai

Que la relation entre un patient et son pharmacien est précieuse. Que l'État n'a pas sa place entre les deux. Que le pharmacien doit être libre de donner au patient ce dont il a besoin, et libre de demander ce que ça coûte pour le faire.

Que le pharmacien communautaire est le professionnel de santé le plus accessible au Québec. Qu'aucun autre professionnel ne reçoit sans rendez-vous, sept jours par semaine, dans chaque quartier de chaque ville de chaque région.

Que l'autonomie professionnelle produit de meilleurs soins que le contrôle bureaucratique. Que celui qui voit le patient chaque semaine possède une information que celui qui rédige un règlement ne possédera jamais. Que 9 millions de Québécois vivent dans 1 123 municipalités, 125 circonscriptions, 17 régions. Que chacun de ces Québécois a un corps différent, une histoire médicale différente, une famille différente, un revenu différent, un seuil de douleur différent, une pharmacie différente. Que la valeur d'un soin change d'un patient à l'autre, d'un quartier à l'autre, d'un lundi matin à un vendredi soir. Qu'aucun fonctionnaire à Québec ne connaît cette réalité. Qu'aucun règlement ne peut la capturer. Qu'aucun tarif unique ne peut refléter ce que chaque soin vaut, pour chaque personne, à chaque moment. Que prétendre le contraire depuis 54 ans ne l'a pas rendu plus vrai.

Que la vaste majorité des pharmaciens sont entrés dans cette profession pour soigner, pour aider, pour faire le bien. Que le fait d'être rémunéré pour soigner ne ternit pas ces intentions. Que c'est précisément cette rémunération qui leur donne les moyens de faire encore mieux. Que le profit n'est pas un vice. C'est le signal que le marché envoie à celui qui sert bien de continuer. Qu'une société qui traite ses soignants comme des profiteurs finira par manquer de soignants.

Que la confiance est le fondement de toute profession. Qu'un professionnel traité comme un suspect finit par se comporter en fonctionnaire. Que personne ne se dévoue pleinement à un rôle quand chaque geste est présumé malhonnête.

Que la nature humaine ne se perfectionne pas par décret. Qu'un système qui exige l'excellence tout en rendant l'excellence impossible finira par n'obtenir que la conformité.

III.

Ce qui a été fait

On a construit un système de santé entier sur une prémisse fausse : que la planification centrale peut remplacer le jugement local, que le prix fixé par un fonctionnaire peut remplacer le signal du marché, que le contrôle peut remplacer la confiance. On a dépensé 65 milliards de dollars par année sur cette prémisse. Le résultat est devant nous.

Onze réformes en 54 ans. Castonguay. Rochon. Marois. Clair. Couillard. Castonguay encore. Bolduc. Barrette. Dubé. Santé Québec. La loi 2. Chaque réforme a été présentée comme la solution. Chaque réforme a échoué. Chaque échec a produit une réforme plus grosse. Personne ne s'est arrêté pour se demander si le problème est la gestion, ou le fait même de vouloir tout gérer.

On a gelé les tarifs publics pendant plus de vingt ans, puis on s'est étonné que les pharmaciens compensent sur les régimes privés. Quand on fixe le prix trop bas, le prix ne disparaît pas. Il se déplace. Ce qui ne se paie pas en dollars se paie en minutes, en heures d'attente, en services réduits. Ce sont les patients qui paient la facture. C'est vrai pour les pharmacies. C'est vrai pour les urgences. C'est vrai partout où on a essayé.

On a multiplié les responsabilités cliniques du pharmacien par la loi 41, puis la loi 31, puis la loi 67, sans jamais financer ces responsabilités à leur juste valeur. On a demandé aux pharmaciens de bâtir un étage supplémentaire, puis on a décidé après coup ce que l'étage valait.

On a confié à des organismes paragouvernementaux le pouvoir de remodeler un modèle d'affaires entier sans consultation, sans analyse d'impact, sans même prévenir ceux qui seront touchés. L'amendement 39.1 au projet de loi 15, adopté en mars 2026, donne au ministre de la Santé le pouvoir de plafonner les honoraires des pharmaciens sur les régimes privés. Par décret. Sans consultation. En 48 heures. Ce n'est pas un incident isolé. C'est l'aboutissement de trente ans de la même méthode.

On a fait tout cela au nom de la protection du public.

Le public n'est pas protégé. Le public attend. Le public souffre.

IV.

Ce que nous refusons

Nous refusons le silence. Nous refusons que le professionnalisme serve de prétexte à la soumission.

Nous refusons la présomption de malhonnêteté érigée en mode de gouvernance. L'inspection perpétuelle. L'audit permanent. La plainte instrumentalisée. Le soupçon comme posture par défaut envers ceux qui soignent.

Nous refusons d'être traités comme des commerçants quand ça arrange l'État, et comme des professionnels quand ça l'arrange aussi. Le statut ne peut pas être modulé selon les besoins du moment.

Nous refusons d'être traités comme des pièces sur un échiquier. Déplacés par décret. Réorganisés par règlement. Rémunérés par rationnement. Nous ne sommes pas des instruments de la politique de santé du gouvernement. Nous sommes des professionnels libres qui ont choisi de servir.

Nous refusons qu'on décide du prix de nos services sans nous consulter, puis qu'on nous reproche de ne plus pouvoir les offrir. Le contrôle des prix produit les mêmes effets partout où il est appliqué : la pénurie, la dégradation, le rationnement. Il n'y a aucune raison de croire que la pharmacie communautaire québécoise sera l'exception.

Nous refusons que la pharmacie communautaire serve de variable d'ajustement budgétaire pour un système de santé qui refuse de se réformer autrement qu'en grossissant.

Nous refusons la docilité. Pas par arrogance. Par devoir. Parce que se taire pendant qu'on démantèle les conditions qui permettent de soigner, c'est abandonner ceux qui comptent sur nous.

V.

Ce que nous affirmons

Que la pharmacie communautaire est le dernier point d'accès universel en santé de première ligne au Québec. Sans rendez-vous. Sept jours sur sept. Dans chaque quartier de chaque ville de chaque région. Aucun autre professionnel de santé n'offre cela. Aucun.

Que le pharmacien qui connaît ses patients par leur nom, qui appelle quand quelque chose cloche, qui ne laisse personne tomber entre les mailles du filet, fait exactement ce que le gouvernement promet aux Québécois et ne leur livre pas.

Que le problème n'est pas les personnes au pouvoir. Le problème est le pouvoir lui-même. Onze ministres en cinquante-quatre ans ont essayé de mieux gérer le même système. Aucun ne s'est demandé s'il fallait gérer moins.

Que la solution n'est pas une meilleure planification. La solution est moins de planification. La solution est la confiance. La confiance dans le jugement clinique du professionnel qui a été formé pour l'exercer. La confiance dans le modèle économique qui rend le service possible. La confiance dans le signal du marché pour dire ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. La confiance dans l'engagement de ceux qui ont choisi cette profession parce qu'ils veulent soigner, pas parce qu'ils veulent s'enrichir.

Que les Québécois méritent un système pharmaceutique bâti sur la compétence et l'accessibilité. Pas sur la méfiance et le contrôle.

Que l'État doit se tasser du chemin de ceux qui soignent. Pas pour les abandonner. Pour les libérer. Pour que chaque pharmacien, chaque infirmière, chaque professionnel de la santé puisse exercer à son plein potentiel, sans demander la permission à un fonctionnaire qui n'a jamais vu un patient.

Nous ne demandons pas la permission. Nous affirmons que c'est notre devoir. Que tout obstacle à ce devoir est un obstacle aux soins que la population est en droit de recevoir.

Signataires

Ce texte appartient à quiconque le reconnaît comme vrai.

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